Tête bêche 9 – 9 décembre 2017

Décembre, le mois de tous les dangers.. Où les projets s’entassent à force d’être nombreux et où j’accumule la fatigue et les petites crèves. Mais ça, tout le monde n’est-ce pas?

Alors dans l’océan de travail, l’écriture et la lecture est finalement une belle échappée.

Avec Amélie, nous continuons le projet Tête-Bêche, ce doux projet qui propose de s’offrir chacune une phrase issue de nos lectures. Sa phrase devient mon début, la mienne ma fin. Ne reste plus qu’à construire un texte au milieu.

 

Ce mois-ci, Amélie m’a offert une phrase issue d’Ici, de Christine Van Acker :  « Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne. »

Quant à moi, j’ai extrait une phrase de ma lecture en cours, La vengeance des mères, de Jim Fergus : « La colère donne des pouvoirs, comprenez-vous? »

Au début, j’admets que j’ai été un peu embêtée avec cette histoire de tas de bois. Parce que j’ai immédiatement imaginé une forêt, et que pour moi cet univers est celui de la contemplation, du calme et aussi de la solitude. Mais finalement, l’inspiration est venue d’un trait.

 

A la découverte de son texte, j’ai eu la sensation qu’Amélie ne s’adressait qu’à moi : la justesse de ses mots sur la colère me rappelle mes propres réactions.

Sans plus attendre, allez donc le découvrir!

***

Le texte d’Amélie

« La colère donne des pouvoirs, comprenez-vous ? »

Avec Suzy, nous nous vouvoyons. Nous avons beau nous connaître depuis des années, nous aimer comme des sœurs ou presque, nous avons toujours gardé ce vous sous lequel nous nous sommes connues : elle prof, moi élève. Ce n’est pas un vous gênant ou embarrassé, il traduit le profond respect que nous avons l’une pour l’autre, la relation de confiance qui s’est tissée entre nous au fil des ans, au fil des lettres écrites et des cafés bus toujours à la même table. Sa façon très discrète d’avoir été là, soutien infaillible, dans les doutes qui m’assaillaient pendant mes études universitaires, dans l’excitation de mon premier boulot et la dépression qui a suivi, de m’être cramée trop vite. Suzy, présence chaleureuse le jour de mon mariage, délicatesse dans le lien qu’elle a tissé aussi avec Baptiste, mon fils, à coups de construction de trains et de jeux de dînette.

Suzy se tait tout à coup. Du bras, elle désigne le tas de bois à gauche. Un écureuil s’y promène furtivement. Nous nous arrêtons, faisons stopper le bruit des feuilles sous nos pas pour ne pas l’effrayer. Je suis un peu essoufflée, de la marche ou des mots, je ne sais pas trop.

La colère donne des pouvoirs… Suzy avec ses phrases qui frappent comme des paumes fermées. Je les ai enfoncées dans mes poches, mes paumes, engoncée dans mon manteau d’hiver sur le chemin de forêt sur lequel nous nous sommes engagées. La colère ne me donne rien du tout, RIEN DU TOUT, ai-je envie de lui crier en faisant une pause après chaque mot, mais crier je ne sais pas faire, et c’est bien ce que je dis : la colère ne m’offre rien, elle m’empêche.

Les mots de Suzy infusent en moi, et je hoche la tête, doucement, sans détacher mon regard de l’écureuil. Je voudrais la croire mais je n’y suis pas encore. Pour l’instant, la colère prend tout mon ventre, tous mes membres, même mes ongles crissent et mes doigts se crispent. Elle me paralyse. Je ne dis rien. Il y a des discussions qui se font seule, ce n’est pas que l’autre n’écoute pas, mais qu’il y a besoin de silence pour que les mots trouvent leur place.

À quand, la colère qui permet ? Et qui permet quoi ?

Je n’ai rien dit mais Suzy murmure. « Respirer… »

« Ça fait du bien, de respirer, non ? »

Avant de continuer notre chemin, nous jetons encore un œil vers le tas de bois où il n’y a plus personne.

***

Et je vous invite à découvrir mon texte sur le blog d’Amélie, ici!

Tête bêche 8 – 8 novembre 2017

L’aventure tête bêche continue avec Amélie!

Pour rappel, chacune offre une phrase à l’autre. Cette phrase peut être extraite d’un livre en court de lecture, un futur à lire ou un livre aimé.

Pour ce huitième pan, Amélie m’a offert une phrase de Abraham et fils, de Martin Winckler : « Un soir, un gamin à vélo vient frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno. »

Quant à moi, j’ai choisi un extrait de L’homme de l’hiver, de Peter Geye : « Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors ».

J’ai acheté ce livre très contemplatif lors d’une période triste, faite d’attente et d’ascenseurs émotionnels. J’avais besoin de m’évader par les mots, les paysages littéraires et les émotions douces.

 

Et comme les paysages du roman de Peter Geye, je vous laisse voyager avec le texte d’Amélie, qui m’a permis de m’évader, lui aussi..!

*

Le texte d’Amélie

Ces humeurs duraient une minute ou une heure, mais elle était délicieuse alors. Plus chaude qu’ailleurs, et par conséquent, plus agréable. La différence entre la température de l’air et la sienne était parfaite et rendait l’entrée facile. On pouvait s’y mouiller les orteils puis les mollets jusqu’aux cuisses en l’espace de très peu de temps. Puis venait le bassin, la poitrine, les épaules, et la tête enfin, on la plongeait sous l’eau d’un coup et on ressortait quelques secondes plus tard, pour voir comment le paysage avait changé, une fois les cheveux mouillés.

Mais voilà, ça ne durait jamais longtemps, une minute ou une heure bien sûr c’est une façon de parler, mais j’avais entendu tellement de gens raconter qu’ils n’avaient pas vu le temps passer. Qu’ils s’étaient laissé embarquer. Qu’ils avaient eu beau courir contre le courant, ça n’avait pas marché. Qu’ils avaient perdu pied.

Quand ils pouvaient encore me le raconter, c’était une bonne chose ; ça voulait dire qu’ils s’en étaient sortis. Mais ce n’était pas toujours le cas ; notre plage était devenue célèbre pour ça. Des unes de journaux qui font dire aux vacanciers d’ailleurs, « on a bien fait de ne pas aller là-bas ».

Moi je l’aimais toujours, notre eau bordée de plage bordée de pins, les parcs à huîtres et les cabanes de pêcheurs de l’autre côté, le soleil qui tombait dans l’eau le soir, en reflets. Je connaissais ses limites. Je savais reconnaître le moment où elle n’était plus bienveillante ; où elle se faisait dangereuse.

À dix-neuf ans, j’avais suivi la formation de sauveteur, avec dévotion, presque. J’avais la sensation palpable que je tissais là de grandes choses, que je pourrais grâce à elle réconcilier humains et éléments, apaiser les uns et calmer les autres. Réparer.

L’idée d’être là au moment de bascule me plaisait. Le sentiment d’être indispensable, sans doute.

J’avais fait la formation avec Antonin, mon copain d’enfance, celui avec qui on avait mangé des tas de bracelets de bonbons acidulés pleins de sable sur la plage, construit des châteaux et creusé des trous jusqu’à l’eau. Antonin avec qui on s’était planqués mille fois quand les parents appelaient pour dire qu’il fallait rentrer, avec qui, plus tard, ados, on avait bivouaqué dans les dunes. Avec qui on s’était baignés, tellement souvent, un quotidien jamais épuisé. Apprendre ça ensemble, c’était le prolongement logique des choses.

Ce ne serait pas le cas de la suite. La suite, ce serait le bordel, l’inouï, l’invraisemblable, le choc, cette expression des cordonniers les plus mal chaussés qui resterait longtemps en travers de ma gorge. Mais je raconte dans le désordre, et si je veux que vous compreniez, sans doute que je devrais faire ça de manière chronologique. Bon.

Un soir, un gamin à vélo vint frapper à ma porte pour me demander d’aller très vite chez les Moreno.

*

 

Si vous souhaitez retrouver mon texte, je vous invite à aller le voir sur le blog d’Amélie, en cliquant ici!

Et retrouvez tous les précédents épisodes de Tête bêche!

 

Tête bêche 7 – 13 octobre 2017

Déjà le 7e épisode de ce chouette projet avec Amélie!

Pour rappel, nous nous offrons une phrase issue de nos lectures. Sa phrase commence mon texte, la mienne le clôt ; et inversement proportionnelle.

L’écriture prend des tournures particulière en fonction des événement de vie. Cela n’a jamais été autant le cas que ce mois-ci et ceux à venir.

Car dans le chagrin, la tristesse, il y a fort heureusement la mélancolie ou les rires des souvenirs passés qui ressurgissent, et rendent le présent moins sombre.

Amélie m’a offert une jolie phrase d’Une histoire des loups, d’Emily Fridlund : « Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. »

Je lui ai proposé une phrase de Syngué sabour, d’Atiq Rahimi : « La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore ».

Belle lecture!

 

*

Le texte d’Amélie

La vieille voisine tousse toujours et chantonne encore. C’est une toux rauque, qui prend sa gorge en grand. Ça fait une bonne semaine que je l’entends. Ça ne passe pas. Je bois de l’eau chaude avec du citron, du miel et du gingembre dans mon coin, par procuration.

L’appartement n’est pas très bien insonorisé, on s’en est rendu compte quand les voisins d’à côté ont donné naissance à un bébé qui pleurait beaucoup. On l’entendait fort, souvent la nuit, toujours le matin. Ça brise le cœur et ça casse la tête, au bout d’un moment, mais bien sûr moins qu’aux parents. Un jour, on s’est rendu compte qu’on ne l’entendait plus. On n’a pas su si c’est qu’il avait grandi, ou qu’ils avaient déménagé. On ne connaît pas la vie des gens d’à côté.

Pour en revenir à la vieille voisine, j’entends sa toux et ça me fait mal à la gorge. Simon me dit que je devrais arrêter d’être une éponge. Comme si je choisissais… Comme si ça me faisait plaisir, de ressentir tout des autres, même de ceux que je ne connais pas. J’absorbe. Ça me rentre dedans sans que j’aie décidé, sans que je ne fasse rien pour. Dans la rue, je mets un casque et de la musique très fort. C’est ce qui me permet d’aller à mes rendez-vous sans être prise entre mille vies. Avant, je flânais, et j’attrapais au passage toutes les bribes de conversations téléphoniques, les morceaux de conversation à deux, les regards ; j’avais l’impression d’être les gens à la place des gens.

Je me suis épuisée. Une éponge moche et usée, un côté jaune marronnasse, et un côté vert qui ne gratte plus. Au top. Au moins, le casque, ça permet de me canaliser un peu.

La vieille voisine, elle a beau être malade, ça ne l’empêche pas de faire le ménage. J’ai l’impression qu’elle le fait tout le temps, elle passe sa vie à ça, à donner une bonne odeur aux parquets. Pour rentrer chez nous, je dois prendre l’escalier qui sépare son appartement en deux parties, autant dire que ça n’aide pas à ne pas se sentir impliqué dans d’autres vies. En plus, une fois sur deux, elle est en train de serpiller les marches, j’ai l’impression de détricoter son travail.

Je culpabilise toujours un peu, je m’excuse, je dis, « oh pardon j’arrive au mauvais moment, désolée », elle s’efface sur le côté, elle sourit, elle dit, « pas de problème pas de problème », elle a la voix rauque et je voudrais lui dire de prendre de l’eau chaude, avec du citron, du miel et du gingembre. Je me tais.

Je rentre chez moi, je m’assois sur le canapé, je culpabilise un peu. Moi je ne fais pas beaucoup le ménage, même les vitres ici, je ne les ai jamais lavées. Les vitres sales, c’est un peu comme la musique fort dans le casque : ça me coupe un peu du monde pour ne pas qu’il me bouffe.

Après le bruit des rues, je reste dans le silence un moment. J’entends la vieille voisine, les coups du balai contre les marches de l’escalier, sa toux. Elle chante aussi. Des chansons portugaises, je ne connais pas. Sa voix s’éraille quand ça monte dans les aigus. Ce n’est pas désagréable pour autant.

Le jour d’après, je descends les marches, mon casque autour du cou, pas encore sur mes oreilles. Elle, elle remonte, elle est allée faire des courses. Elle a des sacs plastiques, beaucoup trop à chaque bras. Dans l’un d’eux, transparent, j’aperçois le jaune d’un citron. Je lui souris.

Cela me fait plaisir, quelle qu’en soit la raison.

 

Le texte de Mathilde

Cela me fit plaisir, quelle qu’en soit la raison. La boite en métal jaune était toujours au même endroit, cachée derrière les amandes et les raisins secs.
À ma tentative d’ouverture, je ne pus m’empêcher de sourire : toujours cette résistance bien connue du côté gauche, qui me défonce les ongles à chaque fois. Heureusement pour moi, j’ai plus de force à présent qu’à mes sept ans.
Je dépose le couvercle sur la toile cirée fleurie de la table du salon.
Le papier est délicatement plié, dernier rempart à la gourmandise. L’odeur de cannelle couplée aux parfums du biscuit sec s’échappe de la boite, et je ne peux pas m’empêcher de respirer à pleines narines.
Cette boite à biscuits n’est pas seulement un réceptacle à sucreries. C’est le trésor enfantin de deux générations, d’une grande dizaine de personnes réunies.
Chaque enfant ou ado avait le réflexe de soupeser la petite boite, pour voir si des biscuits étaient à l’intérieur. Et lorsque nous entendions glisser les petits gâteaux contre les parois, ma grand-mère fendait son visage d’un large sourire.
Une fois la boite ouverte et posée au centre de la table, la répartition se faisait dans une atmosphère douce : mon père les aimaient un peu cramé, mon frère ne les supportait pas cassés, quant à moi je les appréciais un peu fin et bien cannelés.
Grand-mère, elle, s’en fichait officiellement. Mais officieusement, elle les aimait bien dorés, croustillants et avec une amande sur le dessus.
Mon père arrive dans l’embrasure de la porte. Il dépose deux cafés serrés sur la table, tandis que je pose la boite en son centre.
Nous ouvrons le trésor à deux : quelques bouts de biscuits cassés sont répartis ça et là dans le fond.
On humecte nos doigts pour les attraper et ne pas les laisser filer, ces petites miettes de rien du tout.

Une demi-heure plus tard, nous éteignons toutes les lumières de l’appartement. Mon père tient à la main le grand sac bleu contenant tout ce qui manque à l’hôpital.
On ferme la porte silencieusement : ce ne sera pas de sitôt qu’on remangera des miettes de biscuits. Dans l’escalier de l’immeuble, ça sent toujours l’encaustique et la cire pour chaussures. La vie suit son rythme : la vieille voisine tousse toujours et chantonne encore.

*

 

 

Tête bêche 6 – 23 septembre 2017

Nous continuons notre projet d’écriture à quatre mains, avec Amélie.

Cette semaine, Amélie m’a offerte une phrase issue de La beauté des jours, de Claudie Gallay : « Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier. »

Je suis allée fouiller dans les pièces de théâtre. J’avais envie de piocher dans Oedipe-Roi de Sophocle, mon doudou théâtral (je dois le relire à peu près tous les ans depuis mes 14 ans).

Mais impossible de mettre la main dessus. Ça m’angoisse, ça me mets en boule.

Je suis donc là, à mon bureau, toute contrariée. Quand je trouve ma bouderie un peu étrange : j’ai Antigone au creux de la main, je vais bien trouver une chouette phrase, non?

Donc nous voici parties avec cette phrase, issu d’Antigone de Sophocle : « Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. »

Bonne lecture!

*

Le texte d’Amélie

Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. Je suis pourtant de ceux-là. Proches. C’est un mot qui s’effrite comme les murs qu’on n’a de cesse de construire. C’est trop facile de dire, de se dire, et de ne pas faire. De rester là, chaleur de l’abri, de la tasse de thé noir entre les mains, de la lampe qui éclaire la pièce alors que dehors, c’est plein de buée. « Proche du mouvement », oui, et puis quoi ? En attendant, je suis vissée au canapé. L’ordinateur sur les genoux, les appels relayés sur les réseaux sociaux. La machine ronronne comme un chat. Chez soi.

« On cherche des gens pour héberger ce soir. » On. C’est qui, on ? Des proches qui ne se montrent pas proches en paroles seulement. Des proches lointains de moi – où est-ce qu’ils trouvent l’énergie, eux ?

Ici, il n’est même pas question de manif, de garde à vue, de bombes lacrymos. On s’en fout si je ne sais pas courir vite, si avoir froid et manquer de sommeil sont deux choses qui me font perdre mes moyens.

Il est juste question de. De quoi au fond ? D’ouvrir une porte. Ne pas se barricader. Avoir des draps qui sentent la lessive, une soupe avec le premier potimarron de la saison et un soupçon de muscade, un code wifi à dépanner. Une prise pour un GSM qu’on mettrait à charger.
Non. Ce n’est pas compliqué.

Un alignement de valeurs. Offrir ce qu’on peut. Faire ce qu’on dit. Entrer en action.

Qu’est-ce qui retient, alors ? Ce sont les autres, ceux hors de ça, qui construisent ma peur, qui l’alimentent. Qui disent, « mais quand même, tu ne crois pas que ? ». Et non, je ne crois pas que. Enfin si, je crois que, mais je crois surtout que.

Qu’on pourrait avoir une minute d’audace pour ceux qui n’ont pas eu d’autre choix que d’oser partir.
Ça ne se compare pas.
Mais comment est-ce qu’on contrôle l’appréhension ? Comment on la fait taire, l’espace d’une nuit ?

Je réponds à la publication – oui, il y a une place ici. Et puis, l’attente.

Tic tac tic tac tic tac.
Sur l’écran de mon GSM, s’affiche, « nous sommes en route ».
Tic tac tic tac tic tac.
Je range un peu. Je repense à Matin brun, qu’on avait lu au lycée. Aux mots de Franck Pavloff dans le CDI. On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenus.

Je descends des draps propres.

Interphone, pas dans les escaliers. Elle est devant lui, elle ouvre le chemin, c’est elle qui l’a conduit jusqu’ici. Lui, derrière, enfoncé dans sa doudoune, son bonnet sur les oreilles. On dirait qu’il a seize ans.

Une douche, un verre d’eau, un canapé. Il est tard. Nous parlerons demain.

Silence de la nuit, troublé par la machine à laver lancée pour ses trois affaires. À peine cinq tic tac tic tac tic avant le réveil.

Faire ça. Que ça prenne tout son sens, enfin, « une maison ouverte ». Un pas minuscule, un main tendue au bout d’un bras plié.

« Proche du mouvement. »
Approche du mouvement.

Matin (brun).
Il m’a dit, ni thé, ni café. Il voudrait du lait chaud. Je n’en ai jamais à la maison. Je fais chauffer du lait de soja. Tout à coup, ce choix-là – pas de produits animaux – me semble bien dérisoire.

On parle un peu.
Dans sa bouche, s’égrènent les noms des pays. Libye, Maroc, Espagne, France, Belgique, Angleterre. Il dit qu’il va y aller. Qu’il va retourner au parc – il dit, « dans notre jardin », là où il y a les autres. Le sèche-linge finit de tourner. J’en sors sa doudoune, son bonnet. Dans un tiroir, je trouve un sac, qu’il puisse y mettre le t-shirt de rechange qu’il a. C’est tout.

Il dit, merci madame.
Je dis, bon courage.
Il s’en va.
Je reste un instant derrière la porte, silencieuse.

Rafles, rassemblements, actions, révoltes.
Ça tambourine dans ma tête, l’indignation en bandoulière.
Est-ce ça, qu’on défend ?

Je quitte l’appartement quelques minutes après lui, la table du petit-déjeuner pas débarrassée. Dans la boîte aux lettres, l’enveloppe annuelle des impôts. L’ironie du sort, c’est ça qu’on dit ? Douleur de savoir que l’argent sert à ça. Aux uniformes.

Je l’ouvrirai plus tard, quand j’aurai repris mon souffle. Je pédale pédale pédale jusqu’au travail.

Je sors l’enveloppe de ma sacoche. Je l’observe. Je n’avais pas remarqué. Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier.

 

Le texte de Mathilde

Le cachet rond s’imprimait à l’endroit où il fallait, une morsure nette pour moitié sur le timbre et l’autre sur le papier.
Je lissais l’enveloppe du bout des doigts. L’écriture fine et régulière (sauf sur les « f », quelle étrange habitude) me fit soupirer, malgré moi.
« Petite canaille. Tu reviens toujours quand tu l’as décidé ». Les regard se tournèrent vers moi : décidément, le bus n’était pas un endroit pour les réflexions à haute voix.
Je plaçais l’enveloppe au creux de mon sac brun doux. Un sourire glissa sur mon visage : c’est ce sac, celui-ci, qui avait dévalé mon épaule, le creux de mon coude pour atterrir par terre dans un son amorti, lorsque tu posais tes lèvres sur les miennes pour la première fois.
La vibration du téléphone me tira de mes rêveries : « J’ai fini de le lire. Les niaiseries sentimentales, c’est vraiment pas mon genre. Pas sûr que t’aimes, mais je t’amène le livre demain. »
Pour sûr, pas la peine d’en rajouter avec un roman dégoulinant de romantisme : je crois que pour ce soir, j’allais être servie.

Posée sur le canapé en velours rouge élimé, la tasse de thé fumante sur la table basse, je fixe la lettre. Ou plutôt, la lettre et moi nous observons mutuellement : j’aimerais presque qu’elle me parle, qu’elle me confie son contenu au creux de l’oreille, à voix basse.
J’aimerais qu’elle me le dise et avoir la possibilité d’oublier le contenu, d’oublier l’existence de cette lettre, de ce garçon, de ce baiser dans l’obscurité et de nos doigts entremêlés. Oui, tout ça.
Oublier les promenades au clair de lune, l’estomac affamé mais les lèvres gorgées de nous. Oublier tes yeux gourmands dans le froid hivernal.
Oublier que tu m’as oubliée dès que les arbres ont fleuri.

Je tourne l’enveloppe. La même adresse que jadis.
J’en profite pour la soupeser. Elle ne semble pas lourde, pourtant l’enveloppe est légèrement tendue.
Je me retiens d’ouvrir la lettre. Deux ans après, c’est trop tard pour une déclaration… Quoique, sait-on jamais avec ce zozo-là.
Ou est-ce un adieu ? Si tel est le cas, pourquoi revenir sur une séparation en suspens ?
Je lève les yeux au ciel, mes réactions m’exaspèrent. À bientôt vingt-six ans, les ascenseurs émotionnels adolescents devraient être derrière moi, non ?

Je me lève du canapé pour chercher mon coupe-papier. Tout le monde se moque de ma manie à utiliser cet outil, mais je n’y peux rien : son utilité toute relative rend cet objet attachant.
La bouilloire glougloute, les senteurs fruitées du thé noir embaument l’appartement. Sûre de mes gestes, je saisis ma tasse à bords fins : quitte à vivre un moment douloureux, autant le faire avec une tasse dont le bord sied à mes lèvres.
Alors que je me dirige vers le canapé, mon rire emplit l’appartement silencieux.

Le chat a sauté sur la table basse et a posé son auguste cul sur la lettre.

Il me regarde de son air de chat, mi-étonné mi-narquois, pendant que je ris à m’en décrocher la mâchoire.

« Tu as raison va, un type qui ne donne plus de nouvelles depuis deux ans ne vaut pas la peine qu’on se triture le cerveau. Je n’aime pas les gens qui se montrent des « proches » en paroles seulement. »

*

Tête bêche 5 – 3 septembre 2017

Nous continuons tête bêche, doux projet avec Amélie autour de l’écriture.

Petit rappel du projet (je pique encore une fois la définition à Amélie) : « une phrase qu’on s’offre piochée dans une lecture, et qui doit commencer le texte qu’on écrit, alors que la phrase qu’on a soi-même choisie doit le terminer »

Ce tête bêche a des saveurs particulières.

D’abord dans la contrainte : nous trouvions que nos phrases se répondaient un peu trop. Forcément, lorsqu’Amélie m’envoyait sa phrase en premier, inconsciemment j’en trouvais une qui allait bien avec.

On ne peut jamais s’empêcher d’assortir les choses.

Alors nous avons commencé à masquer nos phrases. La découverte n’en est que plus savoureuse.

 

Amélie m’a proposé un extrait de La ferme africaine, de Karen Blixen : « Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges ».

Quant à moi, j’ai proposé une phrase issu du Traité des cinq roues, de Miyamoto Musashi :  « Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer »

 

Ensuite, dans le choix de l’ouvrage : le traité des cinq roues est un petit livre qui commence à bien s’user, parce que chacun se replonge dedans pour en lire des bribes.

Mais trêve de bavardage, je vous souhaite une belle lecture!

*

Le texte d’Amélie

« Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer. »

3h57. La voix du documentaire animalier en fond attrape quelque chose dans mon ventre. Feignez d’attaquer… Ne pas attaquer tout à fait, juste faire semblant. Est-ce que ça marche, ça, dans la vie ? Est-ce que ça suffit, d’être sur le point de, au rebord ? De formuler mais sans passer à l’acte ? De montrer juste l’intention ? Est-ce que c’est assez, pour résoudre les choses ?

J’aimerais bien.

J’ai essayé en vain de me rendormir. Changé de position à de nombreuses reprises. Cherchant le corps d’Arnaud et m’en éloignant juste après, l’apaisement de sa main sur mon ventre puis tout l’espace entre nos corps. À un moment, je me suis levée, ne voulant pas gêner sa respiration paisible.

Ne pas gêner.

Devant l’écran, mes yeux picotent mais à chaque fois que je me sens plonger, une angoisse me saisit. Un sursaut. Un empêchement.

Demain 9h, bureau du directeur, je feindrai d’attaquer. Est-ce que ça suffira ? Avant la loi de l’année dernière, peut-être, mais maintenant ? Des coups de poing dans le vide. Entretien de pré-licenciement. Feindre d’attaquer – qui ? Les patrons, les syndicats qui lâchent, le gouvernement, le système ?

Je pense aux collègues. À Muriel, Saïda, Joachim, Alfred, Reinaldo. Au pot qu’on ira boire ensemble, pour se dire au revoir. Aux textos qui suivront, et puis qui s’espaceront, certainement. Aux présences côtoyées chaque jour pendant des années et puis d’un coup plus.

Je pense au jour de mon arrivée, il y a vingt ans de ça. Ils étaient tous déjà là, sauf Saïda. J’avais suivi le directeur dans les escaliers, il m’avait désigné l’atelier, sous nos pieds : « Voilà les bêtes ». Avec tout le bruit, je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu. J’avais un boulot, je ne voulais pas entendre. C’était plus confortable. Et puis sans doute qu’il parlait des machines, en réalité.

J’avais suivi son geste du regard. En bas, tous s’activaient. Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges.

 

Le texte de Mathilde

« Ce n’était pas à des bêtes que l’on pensait en les voyant mais à des plantes rares et tachetées, à des fleurs géantes aux longues tiges », lui dis-je en pointant l’être aux mille yeux de mon petit doigt.
– T’arrives à faire de la poésie dans un moment pareil ? Allez Baudelaire, prends ton sac à la con et on bouge de ce grenier de malheur !
Quel rustre. Oui les araignées me tétanisent autant qu’elles me donnent des envies d’envolées lyriques. C’est idiot, mais ça me calme.
« Bon alors, t’as trouvé  ? Je retourne pas là-dedans, c’est une vraie animalerie sponsorisée par Halloween. »
Mon regard se dirige vers la sacoche en vieux cuir craquelé. C’est fou qu’il ne l’ait pas vue : la sacoche est dans ma main, son volume et le cuir noir sont une extension qu’il est difficile de ne pas prendre en compte.
« T’es vraiment pas une bavarde. T’es comme l’auteur là, qui se faisait payer au mot. Ou à la ligne ? Zola ? Rousseau ? Bref, peu importe : je m’emporte toujours quand il s’agit d’auteurs du vieux siècle. T’as regardé dedans ? Qu’on ait pas avalé tous ces kilomètres pour rien.
– C’est Balzac, par ailleurs c’est une légende urbaine. Et non, pas encore. »
Sans attendre la réflexion suivante, je pose le sac au sol. La poussière qui s’échappe des lattes du parquet me fait sourire. Décidément, Pépé n’était pas un as du nettoyage.
Clic du sac, ouverture.
J’admets que je suis un peu déçue. Dans toutes les histoires sont écrites des tartines sur l’odeur du vieux cuir, des vieilles maisons et des vieux papiers qui sentent le caramel. Là-dedans ça ne sent que le chien mouillé et l’odeur du tabac froid.
La sacoche est remplie de papiers en tous genres. Mes yeux sont brouillés par la fatigue, les kilomètres et l’émotion de la maison retrouvée : mes gestes sont lents et imprécis.
« Qu’est-ce que tu cherches, déjà ?
– La carte de cheminot, les papiers de résistance. Ce genre de choses.
– Vide la sacoche et partage en deux piles, sinon on y est encore demain. »
Je sors les papiers délicatement, fais plusieurs piles en alternant : droite pour lui, gauche pour moi.
Je n’ai pas fini de vider la sacoche qu’il est déjà au travail : « La carte d’identité, ça t’intéresse ? »

Je ne l’écoute qu’à moitié : au creux de ma main, une petite carte. Elle semblait être importante, car elle est dans une pochette transparente, de celles vendues avec le portefeuille.
En découvrant la carte, les deux petits mots, je me glace d’effroi.
Je le savais politisé, le Pépé, mais je le pensais plus communiste que nationaliste. Toutes les histoires rapportées, la résistance, ce Pépé-partage que tous aimaient ici.
« Bon, tu te grouilles ? On va pas y passer la nuit : c’est pas le tout, mais je m’emmerde à crever dans ce trou. T’as trouvé ce que tu veux ? »
Tout s’embrouille un peu dans ma tête. Le passé, la vision du passé, le présent : moi, ici, dans la vieille maison, à chercher des informations qui ne sont qu’un mythe.
Et lui, grand cornichon pataud, si facilitant, à m’aider dans mes recherches sur des gens qu’il ne connaît même pas, et pénible à en hurler avec ses réflexions à deux francs. Je suis souvent silencieuse face aux commentaires : ce n’est pas de la force ou de la hauteur d’âme, c’est souvent méprisant (malheureusement). Mais là, l’ascenseur émotionnel est trop fort. Je glisse la carte dans ma poche, puis me tourne :
« Dis donc malappris, tu peux fermer ta grande bouche cinq secondes ? C’est dur ce qu’il se passe ici. On va rouler de nuit, t’as vu de grosses araignées, t’es peut-être le héros du jour : pour sûr, je te ferai un diplôme. En attendant, on remue l’histoire du passé familial, mais même ça, t’as de trop gros sabots pour t’en rendre compte, que je suis en vrac et que j’ai le cerveau en pagaille. Donc garde tes réflexions trente secondes, juste le temps de me laisser cuver. »
Nous échangeons un regard. Il me regarde, désabusé : généralement silencieuse, il n’avait pas l’habitude de tant de colère… et de tant de mots en une seule fois.
Les coins de sa bouche se tordent un peu, ses yeux s’accrochent là au plafond, là à l’interrupteur de l’entrée. Je le connais jusqu’au bout des doigts : la réponse qu’il va me donner va être salée. Lorsque nous nous apprêtons à attaquer, l’adversaire se recule vite et reprend rapidement sa tension. Dans un tel cas, feignez d’attaquer.

*

Tête bêche 4 – 17 août 2017

Quand j’ai découvert nos deux phrases offertes, j’ai tout de suite entendu « histoire d’amour ».

Et puis j’ai refusé. Parce que les histoires d’amour, on est bercé avec, on connaît toutes les rengaines, les flonflons et les œillades. Et si c’est toujours assez agréable à lire, je n’avais pas envie d’écrire ça là, maintenant.

Amélie m’a offert une phrase de Daisy sisters, d’Henning Mankell « En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change. »

Quant à moi, je lui ai proposé une phrase de Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noir, de Cookie Muelle « Il y avait un truc qui manquait ici, quelques synapses, on sentait une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales. »

Belle lecture à vous!

*

Le texte d’Amélie

Il y a un truc qui manque ici, quelques synapses, on sent une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales. Comme si ça clignotait. En tout cas, c’est ce qu’elle dit, Liisa, de sa tête. Que ça lui échappe. Que son cerveau grésille comme une radio qui cherche en vain la bonne station. Ça saute comme les plombs pendant les orages de l’été qu’on observe dans la vallée depuis la fenêtre, un soir après l’autre.

Elle dit ça et je ne la crois qu’à moitié. Elle est tellement lucide. Comment alors se persuader de ce qu’elle raconte ? Quand elle parle, c’est pas comme les autres gens. Ça fait des images dans mes yeux et des sensations sur toute ma peau, elle a une langue qui me picote, des mots hérissons, c’est ni une adulte ni une enfant, elle semble au-delà de ça. Pourtant elle dit que dans sa tête, il y a des idées, et puis plus l’instant d’après. Des mots, et puis du silence qui vient tout à coup les attraper, et sa bouche pleine de blancs. Elle me raconte que ça met les autres en vrac, qu’elle a la vie solitaire parce qu’autour les gens s’écartent. Parfois, elle dit des choses qu’elle regrette aussitôt, elle voudrait les remettre sous sa langue comme des granules d’homéopathie, tendre la main pour les attraper, et elle-même se rembobiner.

Je passe des jours à ses côtés. Des jours pastèque, sieste, lumière. Elle a du miel qui dégouline sur le menton, des cheveux qui s’éclaircissent dans le soleil. On marche, beaucoup. Elle me dit, « je te montre ma vraie nature » et elle parle des chemins, des champs de maïs. Moi, je sens que je la rencontre. Elle parle aux chemins en vérité. Elle salue tout, aux herbes folles demande s’il leur manque des synapses, à elles aussi.

Ça tempête ça charamboule ça farandale ça interpente ça questionnelle ça m’empiète dans mon ventre. Il faudrait plus de syllabes.

Liisa n’aime pas le noir, une veilleuse branchée dans chaque pièce de la maison. La nuit du dehors, c’est pas pareil, « il y a les chouettes qui la rendent chouette…  Imagine, elles s’appelleraient des pourries ? ». La nuit du dehors, avec ses bruits et ses mystères, elle peut la prendre dans ses mains, y passer des heures, même pas peur. Un soir, sur le vieux banc sous la fenêtre, soudain elle me montre le ciel. Sa voix s’exclame, « Regarde la lune : elle s’est allumée. » Au-dessus de moi, le rond presque plein et luisant. Est-ce qu’une lune, ça s’allume ? Quand me vient en tête que ça s’allune, plutôt, peut-être, je me dis qu’elle m’a contaminé, avec ses mots qui caracolent. Je regarde son visage se découper dans la nuit. Derrière ses cheveux, j’imagine sa tête, sa drôle de tête et repense à son histoire de synapses. Elle continue : « Le concierge a dû rentrer de congés. Il était parti tout au bord du ciel, comme chaque année. » En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.

Le texte de Mathilde

En le mentionnant, Liisa baisse la voix et sa façon de s’exprimer change.
– Hé ben mes aïeux. Tu parles de ce cocktail comme tu parles d’un amant illégitime. Dis-le que t’as envie de boire, c’est pas la fin du monde !
Liisa regarde la carte d’un air songeur. Son rapport à l’alcool, lui ne le connaissait pas.
Ce cocktail était bien plus qu’un péché mignon. Au début, elle buvait en société, comme la majorité des gens. Un petit verre en soirée, parfois la petite cuite. Puis la cuite occasionnelle devenait la biture régulière, accompagnée de quelques oublis ou quelques chutes. Mais on en riait dès le lendemain : être un peu éméché lors d’une fête, ça arrive, non ?

Mais elle remarqua au fil du temps une impatience pour ces moments : vite, que vienne le samedi soir, que revienne le droit à l’alcool. Rencontrer des gens devenait accessoire, et elle relativisait : qui rencontre-t-on vraiment, dans ces atmosphères bruyantes et moites ?

Progressivement est arrivé le cocktail du quotidien. Quand le travail devenait trop éreintant, trop usant, trop chronophage, elle s’octroyait le droit de s’en boire un petit avant de rentrer : « Ça va, c’est pas la fin du monde. J’ai mérité. »
Mais le bar, ça coûte. Et puis quel que soit l’endroit, une meuf qui boit seule, c’est louche : impossible d’être peinarde, il y a toujours un zozo pour venir t’asticoter ou te tenir la conversation.
Tu parles d’une sinécure.

Elle a donc passé le cap de l’alcool en société. Boire est devenu un rituel intime et personnel.
Les gestes étaient précis, le déroulé toujours identique.
Laver les citrons. Les couper en quatre puis ôter la partie blanche : c’est amer. Piler pour en extraire le jus et écraser la pulpe. Jubiler un peu à la vue de cette bouillie jaune-verte. Laver la menthe. Prendre chaque feuille et la mettre dans le mortier. Piler, encore.
Sentir.
C’était le moment que Liisa aimait bien. L’odeur mentholée et citronnée envahissait l’appartement, et elle sentait toutes les petites coupures sur ses mains.
Prendre le grand verre, celui choisi spécialement (elle avait bien fait quatre boutiques pour le trouver, ce grand verre à bord fin).
Verser le contenu du mortier. Ajouter le sucre (pas trop, c’est pas un diabolo grenadine). Doser le rhum, l’ajouter au contenu du verre. Eau gazeuse. Glace pilée. Touiller.
Puis boire.
– Bon tu le prends ton truc ou quoi ?
Liisa regarda autour d’elle. Jusqu’où en était-elle arrivée ? Il était onze heures. Elle était au milieu des mecs qui buvaient leur café au comptoir et les piliers qui sirotaient leur demi. Clairement, les mojitos, ici, ça semblait pas être la spécialité locale. Elle était face à ce type, collègue de travail sans histoire à qui elle ne souhaitait pas faire mauvaise impression.
Son regard s’arrêta sur cette femme. À peu près son âge, le regard plongé dans son verre. Son corps entier était lié à son verre par le biais de sa main. C’était fascinant.
– BON TU LE PRENDS TON TRUC OU QUOI ? Moi je vais prendre un « Sex on the beach », si tu vois ce que je veux dire.
Liisa se tourna vers ce collègue, qui avait alerté tout le bar (et peut-être les commerces d’à côté) de sa commande et de ses allusions fines.
Elle lui en voulut d’avoir brisé le rythme de ses pensées, plus intéressantes que sa conversation creuse comme une huître.
Elle le regardait du coin de l’œil tandis qu’il mangeait bruyamment des olives vertes. Il y avait un truc qui manquait ici, quelques synapses, on sentait une puissance plutôt faiblarde du côté des connexions cérébrales.

*

Tête bêche 3 – 17 juillet 2017

Petit rappel de la contrainte de l’aventure Tête bêche, imaginé avec la chouette Amélie : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée.  »

Amélie a choisit une phrase issu du pays de l’absence, de Christine Orban : «  Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… « 

Quant à moi, j’ai sélectionné une phrase de Berlin Alexanderplatz, d’Alfred Döplin : « Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

Cette phrase était un hommage silencieux au copain récemment disparu. Tous les éléments semblent être réunis : la bière, Berlin, même le petit air narquois et le sourire à fossettes.

*

Le texte d’Amélie

Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. Je le savais que je n’aurais jamais dû dire oui à ce déménagement. La canicule bat son plein, et avec la fête de la musique hier, je n’ai presque pas fermé l’œil de la nuit. Et comme aucun des deux n’a le permis, c’est à moi qu’ils ont demandé de conduire la camionnette. Pour traverser la capitale. Merci l’amitié. Camionnette qu’ils n’étaient pas sûrs d’avoir, d’ailleurs. À force de reporter le moment de s’en occuper, ils s’étaient fait avoir comme des bleus, et moi avec : zéro véhicule disponible, ou alors hors de prix. Les cartons n’étaient pas faits, les meubles pas tous démontés, même le frigo était encore plein.

Et moi, pour une raison obscure, j’avais dit oui.

Et maintenant qu’on pouvait enfin se poser avec une bière même pas très fraîche (le frigo était plein, certes, mais si plein qu’il n’y avait pas de place pour les bouteilles), qu’on envisageait respirer un peu après cette journée mouvementée passée à pester contre les immeubles sans ascenseurs, les escaliers trop étroits et les meubles Ikea sans mode d’emploi, bref, maintenant qu’on en avait fini, eh bien en fait, ce n’était pas le cas. Il restait toujours quelque chose à faire. Un carton oublié, la camionnette à rendre, les clés momentanément égarées.

Et moi, pour une raison obscure, je disais oui.

Je réfléchissais à ça, ma bière plus du tout fraîche à la main. Aux limites que je ne savais pas me mettre, ni à moi ni aux autres, aux indicibles dont j’espérais qu’ils étaient compréhensibles malgré tout par les autres – mais visiblement pas. C’était pas très drôle, comme moment. Déjà parce que la bière pas fraîche, ce n’est jamais très drôle, mais aussi parce que… quoi ? C’était bien beau, d’avoir conscience de tout ça, mais qu’est-ce que je pouvais en faire ? Qu’est-ce que je pouvais y faire ? Comment peut-on se changer ?

J’étais là, épuisé par la réflexion autant que par l’action de la journée, vaguement déprimé. Finalement, s’arrêter ne donnait rien de bon, seulement matière à cogiter. Et puis Alex, qui depuis la cuisine, essayait de faire du café, m’a, malgré elle, sauvé en me donnant une occasion de me relever : « Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… ».

Le texte de Mathilde

« Et le gaz ? Le gaz ? Il n’y a pas de gaz ? J’ai vu une bonbonne dans le couloir… »

Je suis complètement stupéfait par ce jeune couple. Tous les deux babillent comme des nourrissons : l’un parle sans écouter, l’autre répond sans entendre. Il n’y a quasiment aucun silence, une mélasse de parole s’étire éternellement. Si l’enfer existe, le mien sera celui-ci : deux zozos qui parlent à longueur de temps pour ne rien dire.

Elle et lui se figent, me fixent. Oups. Je crois que mon visage a parlé de lui-même.

– Alors effectivement, la résidence possède le chauffage central. Pour la bonbonne de gaz, ça doit être une blague des voisins hein. Soit ils veulent faire sauter l’immeuble, soit ils préparent un bon barbecue !

Le silence se fait dans l’appartement.

Ils se concertent dans un coin du salon vide : « je t’avais bien dit que le quartier semblait louche », lui dit-il en murmurant à peine.

Pendant que les deux conciliabulent, je lance un « je vous laisse découvrir l’appartement vous-mêmes, je suis là si besoin », et je vais m’en griller une sur le balcon.

Ciel, que ce travail m’ennuie. Tout m’ennuie. La cravate bleue-triste obligatoire, le gel que je mets dans les cheveux au matin, la sonnerie du téléphone faussement joyeuse à l’agence et les clients à qui l’on doit tout, ou au contraire ceux qui savent leurs dossiers refusés d’avance.

Ceux-là, je les aime bien : on se reconnaît, entre marginaux.

Mais ces deux kékés, là, dans l’appartement, qui démonteraient une plinthe s’ils le pouvaient, voient de l’insalubrité et de la criminalité là où il n’y en a pas, ils me donnent juste envie de me barrer.

« Monsieur !, fait une voix aiguë et traînante à l’autre bout de l’appartement, si le chauffage est central, alors l’électricité, on la paye pas, c’est ça ? »

C’est la question de trop : je pose ma sacoche sur le balcon et je me tire.

Quand elle me voit arriver, la gérante du troquet me regarde d’un air narquois. « 11h30 ? Hé ben mon cousin, tu perds pas ton temps aujourd’hui ».

Sous-bock, bière.

Je me pose au bar sans un mot. Moi qui aie l’habitude d’engloutir mes bières comme le dernier des soiffards, aujourd’hui je décide de prendre mon temps.

Je regarde la bière, observe la mousse se résorber. Je lisse le verre, joue avec la condensation. Puis la première gorgée.

« Il avait pas tort, Delerm, à gloser sur la première gorgée de bière », je me dis.

Tandis que je porte à nouveau le verre à mes lèvres, mon téléphone sonne. Mon regard se pose sur le nom qui s’affiche : « Hé merde, c’est vraiment la journée des cons ».

La patronne sourit derrière le comptoir : « Ah les cons, ils arrivent toujours aux plus mauvais moments. Qu’ils vous laissent en paix là où vous êtes ; on ne peut même plus finir sa bière tranquille. »

*

 

Tête bêche 2 – 6 juillet 2017

Pour ce deuxième texte, j’ai déjà enfreint la consigne. Si nous devions nous offrir l’une à l’autre une phrase, j’ai mordu sur la ligne en en proposant deux. Cela m’a fait sourire malgré moi : le cadre est fait pour être tordu, non?

Petit rappel du concept, et je cite Amélie : « s’offrir l’une l’autre une phrase extraite d’un livre aimé/lu il y a longtemps ou pile maintenant, puis écrire un texte qui commencerait par la phrase offerte par l’autre et qui se terminerait par sa propre phrase. De l’écriture en parallèle, donc, mais renversée. »

Pour ce deuxième texte, Amélie m’a offert une phrase de La guerre des mercredis, de Garry D. Schmidt : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

Quant à moi, j’ai choisi  (deux, donc) phrase de Repose-toi sur moi, de Serge Joncour : « Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. »

Ce livre m’a été offert pour combler un creux de lecture : un an sans réussir à trouver un livre à chérir, cela fait long, non?

J’ai alors commencé ce livre sans conviction (comme les autres délaissés de ma bibliothèque), pour l’abandonner lui aussi en chemin. L’eau-de-rose, il faut vraiment que ce soit bien fait pour que ça me capte.

Mais voici nos textes.

 

*

Le texte d’Amélie

Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux. Les deux, voire les trois, les quatre ou les cinq. Oui, car on pouvait rajouter à la liste : n’avoir aucun sens éthique (mais peut-être que était-ce déjà compris dans « bel enfoiré » ?), être profiteur et manipulateur. Et aussi : culotté. Bref, un bonimenteur dans toute sa splendeur.

Parfait ! Jérôme pouvait cocher toutes les cases. Il avait tout de l’arnaqueur, y compris le sourire Colgate tout à la fois sournois et encourageant qui mettait tout le monde en confiance, sauf les quelques personnes qui s’étaient déjà fait avoir par d’autres du même acabit plus tôt. Ça laissait des traces, ce genre de choses. Une confiance écorchée.

Jérôme parvenait à soutirer un somme conséquente d’euros aux touristes majoritairement asiatiques qui se pressaient dans les rues de la capitale en leur promettant une visite insolite, hors du commun, splendide, grandiose, mémorable voire inoubliable de monuments inconnus, sans omettre le fait que la fantastique lumière tout au long du parcours leur permettrait indéniablement de réaliser des photographies exceptionnelles et uniques. C’était sa façon de parler : un adjectif pour chaque nom, voire deux, trois, quatre ou cinq. Il tissait des fils de mots autour des gens, sans que ceux-ci ne s’en rendent compte. Une toile bien serrée dans laquelle on pouvait ensuite s’étouffer.

Il montrait là une bête plaque d’égout, là un simple lampadaire, ici une porte cochère, et il inventait des explications toutes plus incroyables les unes que les autres. Toutes remplies de bêtises à égalité, par contre. Ça fichait des paillettes dans les yeux des gens.

Il commençait sa visite comme ça, en désignant un pauvre bout de trottoir : « Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. »

 

Le texte de Mathilde

« Lorsqu’il a été construit, des personnes contemporaines de Shakespeare étaient encore en vie. » La phrase s’ancre dans ma tête comme une chanson entêtante. Mon nez à demi dans le guide du routard, les yeux plissés pour regarder l’architecture étonnante de ce bâtiment, la phrase me revient comme une ritournelle.

C’est toujours gênant, quand j’y pense, de visiter un pays inconnu. On arrive dans un autre part, on s’abreuve d’habitudes qui ne sont pas les siennes, on dévore des yeux le moindre détail. Et on s’imagine le passé du pays : en rentrant dans cette église, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer le parterre plein de monde, dans l’atmosphère poisseuse de l’été. L’église est coupée en deux parties distinctes.

Le peuple s’entasse derrière une barrière en bois. Il est debout, amassé en une foule dense. Les enfants reniflent parfois un peu, regardent les vitraux comme ceux d’aujourd’hui liraient des BDs.

Tous écoutent le prêtre déblatérer sa messe en latin : sait-il vraiment ce qu’il raconte ?

Les nobliaux, quant à eux, sont assis devant, bien à l’aise dans leurs petits fauteuils dorés. Ils s’éventent mollement, écoutant la messe d’une oreille.

L’important, c’est d’être béni, après tout.

Cette vision d’antan me provoque une fureur que je trouve a posteriori comique (car peut-on vraiment être en colère après le passé ?) : pourquoi cette séparation ? Pourquoi scinder les pauvres gens de ceux qui ont tout ? C’est pas suffisant, la vie, comme démonstration de force, pour montrer qui gagne et qui perd ? Mais non, il faut encore mettre une barrière entre les deux. J’imagine le mec qui, à un moment donné, a imposé sa petite barrière en bois entre eux, la belle population, et les gueux et va-nus-pieds. Ah, oui, je l’imagine bien, celui-ci, dans son petit bureau à trouver une idée. Pour faire ça, il faut être très malin, ou alors un bel enfoiré. Mais c’est encore mieux d’être les deux.

*

 

Tête bêche 1 – 13 juin 2017

 

Tête-bêche, c’est un projet d’écriture proposé sous le coup de l’impulsion à la chouette Amélie, dont vous pouvez retrouver le blog ici et le twitter ici.  L’idée, c’est que chacune propose à l’autre une phrase issu du livre de son choix.

Son début devient ma fin, et inversement.

Pour ce premier texte, Amélie a choisit une phrase de John Berger, De A à X : « Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. »

Quant à moi, j’ai sélectionné une phrase du Peintre au Couteau, d’Olivier Pourriol  : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

Ce livre, pris au hasard un jour dans une librairie, m’avait attiré par sa couverture rouge sombre. Elle aborde la rencontre entre un vieux peintre, malade et alité et son chirurgien. Les échanges entre le vieil homme, qui parle de ses toiles et du « bleu des yeux de sa femme » et ce chirurgien, confronté aux couleurs organiques, vives, franches, m’avait captivé. Encore maintenant, ce livre reste dans mes livres doudous, de ceux dont je n’imagine pas me séparer.

 

Mais stop aux bavardages, voici nos textes respectifs.

 

 

*

Le texte d’Amélie

J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. C’était écrit sur le bail, le locataire s’engage à remettre l’appartement dans l’état dans lequel il l’a trouvé, quelque chose comme ça.

Je voulais acheter de la peinture blanche, mais j’ai plus une thune. C’est vraiment la dèche, je veux dire. Je mange des coquillettes depuis des semaines – des coquillettes exprès, au moins, ça a un joli nom. Avant, j’achetais des penne, mais Anastasia, à force de prononcer ça « peine » m’en a dégoûté. On bouffe assez de merde comme ça, on ne va pas, en plus, la rendre triste. Les coquillettes, c’est plus… coquet, et puis si on le dit vite, on peut presque entendre côtelette – bon, presque quoi. Ça transforme le tout en repas de fête.

C’est Julien qui m’a dégoté de la peinture rouge dans les coulisses du théâtre. Il me l’a apportée samedi matin, il roulait à vélo sans tenir le guidon, un pot dans chaque main. Je l’ai vu depuis la fenêtre, il zigzaguait entre les voitures, je l’ai engueulé. Parfois, on s’énerve contre les gens qu’on aime, ça nous dépasse, mais c’est la peur qui veut ça. Le rouge, je le préfère sur mes murs.

Dimanche, j’ai rien fait. Le dimanche, c’est sacré.

Hier, je suis descendu à la station de métro, j’ai demandé au gars qui distribuait des journaux si je pouvais en avoir cinq. J’ai déplié les feuilles sur le sol, il faisait froid mais je suis resté torse nu, je voulais pas tacher mon t-shirt.

J’ai peint.

Ça sèche. Samedi, Julien m’a dit : « tiens, regarde, après, tu t’assoiras sur les pots, ça remplacera tes tabourets. » Ça m’a fait marrer. Je fais comme il a dit. On est plus bas, on voit pas les choses pareil.

Je vois quand même qu’il est temps de partir.

Il ne reste pas grand-chose à emballer. Il ne reste pas grand-chose tout court, en vrai. Un jour, j’étais rentré, et puis j’avais d’abord cru qu’on avait été cambriolés. Ça, c’était avant de voir le mot d’Anastasia. J’avais pas fait gaffe, que tant de choses étaient à elle. Que j’étais là même pas à moitié.

Aujourd’hui, je suis allé à la pharmacie. J’arrêtais pas d’éternuer parce que j’avais fait le malin sans t-shirt, mais je n’ai rien pris. Pas de thune, j’ai dit. J’ai demandé s’ils avaient des caisses vides. Depuis l’arrière-boutique, la nana m’a demandé, il vous en faudrait combien ? J’ai haussé les épaules. Une vie même pas à moitié, ça fait quoi en volume ?

Je suis revenu avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur.

 

Le texte de Mathilde

Je reviens avec une grande boîte en carton et plusieurs petites, à l’intérieur. Il lève le nez de son café fumant, une lueur de curiosité brille dans ses yeux.
Je pose délicatement la boîte sur la table de la cuisine. Dans la lumière douce du matin, les petites boîtes colorées ressemblent à des confettis attendant d’être projetés dans les airs.
Il ouvre la première, minuscule et rose brillante. Puis la verte couleur d’eau, et la bleu pétaradant. De chaque boîte, il extrait avec douceur de petits bouts de papier. Son regard se pose sur mes mains peinturlurées, ses sourcils se froncent : « Mais, enfin ? »
Il agence avec soin les petits papiers griffonnés, la phrase se dessine sous nos yeux :

On ouvre !

Mon sourire s’élargit devant son regard doux et prudent, et je l’emporte dans mon enthousiasme torrentiel. Je lui parle des papiers remplis, du local trouvé. De ce lieu de joie et de partage qu’on va enfin pouvoir créer.
Et du panneau, le fameux panneau dont nous avons tant parlé. Cette pancarte que nous devions dessiner à quatre mains, symbole des fêtes et de la danse. Les croquis, les essais de couleurs finalement relégués au fond d’une pochette au triste titre : « Antériorité ».

Je lui prends la main et l’emmène dans le garage. D’un signe du menton, je lui montre le grand panneau de bois : « J’ai peint un fond, tout ça pour en arriver là, un immense fond rouge. »

*

 

Merci d’avance pour vos retours!

 

Senta

Maintenant, le temps est suspendu.

Ce n’est plus un fil continu, mais une succession de moments. Et l’attente.

La perte de l’être aimée se fait au compte-goutte, chaque somnifère mène vers un somnifère plus lourd, puis vers la perfusion menant aux apnées, d’abord courtes, puis régulières, jusqu’à ce que le corps abdique.

Je n’ai jamais vécu un deuil. Je pensais cela plus violent : un jour l’être aimé est là, le lendemain non.

Mais ici, le temps est suspendu.

Suspendu aux nouvelles, vissée au téléphone.

Les moments s’alternent : rires tristes aux larmes continues, difficile de dire comment sera le moment suivant.

 

Il y a les hommages silencieux,

Les moments doux où la musique, l’air ou la lumière rééquilibre un peu le monde et le rend moins difficile,

La voix de mon père, qui s’ancre en moi comme une pierre se grave,

Les mains de ma mère, douces et englobantes, dont j’ai toujours touché les ongles comme on s’approprie un trésor,

Le regard de mon frère, qui sous son air assuré a encore ses yeux d’enfants,

Et ma posture qui ressemble de plus en plus à celle de ma grand-mère, l’être aimé. Le dos droit, la démarche douce et décidée, le regard au loin et l’air canaille.

 

Dans le vendredi lumineux, je passe dans le chemin que je lui avais filmé.

Les feuilles ont roussi, elles sont jolies dans la lumière de l’après-midi.

Je m’arrête un instant : tiens, aujourd’hui est un rouge jour. Robe, ongles, écharpe et feuilles, je pourrais me camoufler dans cette vigne.

Je cueille quelques feuilles, prend le temps de les observer et de les choisir.

 

En rentrant, feuilles à la main, sourire aux lèvres, je tente de donner du sens à ce que je maîtrise. A mon poignet trois bracelets : le bracelet fin aux cinq éléments et les deux bracelets rigides qui tintinnabulent dans le soir, hommages silencieux à mes piliers de vie.